Je ne veux pas être complice...!

Extrait de la chronique publiée dans l'e-mag Nanas Imparfaites  (sortie 15 janvier 2020).

Très cher Émile Z.,

 

Ne cherchez pas en remuant votre écran dans tous les sens. Non, on ne se connaît pas. Enfin, vous ne me connaissez pas. En revanche, moi si. À mon petit niveau, bien sûr. Nous n’avons jamais eu le bonheur de nous rencontrer.

 

[...]

Hélas, si je prends le clavier aujourd’hui (les plumes maintenant ne servent plus qu’à remplir les doudounes Canada Bouse arrachées à des canards d’élevage stressés et vendues à prix d’or), ce n’est pas pour me faire la porteuse de bonnes nouvelles de notre monde, laissé à l’abandon par une cohorte de mécréants qui ne pensent qu’à l’argent, qu’à prendre le pouvoir sur l’autre dans cette politique carnassière d’ultracompétition économique.

 

Car s’il y a eu des progrès, je ne le nie pas, ils sont avant tout techniques. Pour le reste, en ce début de XXIe siècle, le niveau de vie des très très très riches est toujours plus élevé tandis que les pauvres sont encore plus pauvres. L’esclavage perdure et se développe sous des noms de femmes libres, ces Amazones qui détruisent tous les commerces sur leur passage (Un hasard ce nom, en pleine bataille pour l’égalité des sexes ?). La peste n’envahit plus les villes d’Europe (et encore, j’avoue, il faudrait que je vérifie). Le cancer en revanche décime à tour de bras ! Quant aux guerres, elles existent plus que jamais. [...] Mais laissons cela. Je sais votre temps long. Le mien est encore compté. Et puis, ce n’est pas sûr que ça intéresse grand monde, finalement.

 

Je disais donc, hélas, les nouvelles sont mauvaises. S’agissant de vous, évidemment. Sinon, pourquoi vous déranger ?

 

L’affaire est d’importance.

 

Un scélérat (l’appellation d’homme ne s’applique pas à cette engeance) se sert de votre engagement sincère auprès de Dreyfus pour humilier des victimes (mais pas uniquement) et ce, sous les applaudissements du public !

 

Le tout sans que vous puissiez réagir.

 

Oui, très cher Émile, vous avez bien lu, on bafoue votre courage. Pire ! Un être abject brandit à la face du monde votre J’accuse… ! pour insulter ses victimes et, ce faisant, les accuser en retour, comme si son mépris ne suffisait pas.

 

Mais reprenons les faits.

 

Figurez-vous que votre texte a fait l’objet d’un film. [...] Un film magistral, rapporte-t-on. Une grande œuvre. Depuis des semaines des foules entières se pressent pour voir ce pan de l’histoire de France. Il n’y a pas grand-chose à redire à cela.

 

Jusque-là.

 

Fâcheusement, le réalisateur, c’est-à-dire celui qui dirige les acteurs et les actrices, a été accusé de viols à maintes reprises par certaines de ces comédiennes, les plus jeunes. Il aime les femmes parfois à peine pubères, il se sait hors-la-loi aux États-Unis, il le dit lui-même, les lois de ce pays sont inflexibles pour des hommes ayant des penchants avérés pour les adolescentes. D’ailleurs, en dehors de Samantha Gailey épouse Geimer pour laquelle justice a été rendue, de l’actrice britannique Charlotte Lewis à la photographe française Valentine Monnier, les plaintes sont nombreuses, particulièrement ces dernières années.

 

Parce que le bougre a du talent, la France dont il possède la nationalité, refuse comme pour tout citoyen français de l’extrader pour qu’il soit jugé aux États-Unis, là où il est attendu et souhaité pour répondre d’une révision de jugement. Certes, l’on pourrait s’interroger sur les motivations de ce nouveau procès quand la victime ne veut plus entendre parler de cette histoire. Mais pour les autres ?

 

Et si Valentine Monnier, dernièrement, s’est plainte de viol en France, chacun sait (ou presque) à quel point il est difficile dans notre pays des Droits de l’homme d’envoyer un violeur devant les tribunaux, encore plus s’il a un nom. Du coup, bien protégé derrière sa carte d’identité et sa notoriété d’artiste, notre franco-polonais est à peu près tranquille jusqu’à sa mort.

 

De fait, le peuple français se presse dans les salles pour engraisser l’homme et saluer son talent à coups de phrases comme "il faut distinguer l’homme de l’artiste." ! Je vous vois sourire et vous le concède humblement. La formule est culottée. Enfin, si vous m’autorisez ce terme à propos d’un sujet aussi grave.

 

Ont-ils agi de même à votre époque ? Lorsque vous avez défendu cet homme du complot dont il était accusé à tort, les anti-dreyfusards, les nationalistes, les « bons Français » ont-ils clamé à votre égard qu’il fallait distinguer votre engagement d’homme à défendre un juif de votre talent d’écrivain pour raconter l’horreur de la mine ?

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