Je ne veux pas être complice...!

Extrait de la chronique publiée dans l'e-mag Nanas Imparfaites  (sortie 15 janvier 2020).

Très cher Émile Z.,

 

Ne cherchez pas en remuant votre écran dans tous les sens. Non, on ne se connaît pas. Enfin, vous ne me connaissez pas. En revanche, moi si. À mon petit niveau, bien sûr. Nous n’avons jamais eu le bonheur de nous rencontrer.

 

Pourtant.

 

Il faut que je vous l’avoue. Je vous ai dévoré dès l’âge de dix ans. Vos mots, porte-parole des maux de ceux qui n’ont pas voix au chapitre ont fabriqué cette jeune fille révoltée puis cette femme engagée au côté des plus vulnérables, toujours prête à mettre son énergie à la disposition d’une bonne cause. Cela, je vous le dois. Vos pages m’ont transportée, élevée, sauvée, guidée vers l’humanisme. Elles expliquent cette familiarité, très cher Émile. Il n’y a point besoin de partager son visage pour partager son cœur.

 

Hélas, si je prends le clavier aujourd’hui (les plumes maintenant ne servent plus qu’à remplir les doudounes Canada Bouse arrachées à des canards d’élevage stressés et vendues à prix d’or), ce n’est pas pour me faire la porteuse de bonnes nouvelles de notre monde, laissé à l’abandon par une cohorte de mécréants qui ne pensent qu’à l’argent, qu’à prendre le pouvoir sur l’autre dans cette politique carnassière d’ultracompétition économique.

 

Car s’il y a eu des progrès, je ne le nie pas, ils sont avant tout techniques. Pour le reste, en ce début de XXIe siècle, le niveau de vie des très très très riches est toujours plus élevé tandis que les pauvres sont encore plus pauvres. L’esclavage perdure et se développe sous des noms de femmes libres, ces Amazones qui détruisent tous les commerces sur leur passage (Un hasard ce nom, en pleine bataille pour l’égalité des sexes ?). La peste n’envahit plus les villes d’Europe (et encore, j’avoue, il faudrait que je vérifie). Le cancer en revanche décime à tour de bras ! Quant aux guerres, elles existent plus que jamais. À l’heure où je vous écris, il y aurait quatre-vingts conflits en cours dans le monde. Cela dit, vous ne serez pas étonné de l’apprendre. Vous le savez mieux que quiconque. Le capitalisme n’était déjà pas un système très encourageant pour l’avenir de l’Homme au XIXe siècle. Alors poussé à son extrême comme dans le nôtre, forcément, l’humanité se meurt. Mais laissons cela. Je sais votre temps long. Le mien est encore compté. Et puis, ce n’est pas sûr que ça intéresse grand monde, finalement.

 

Je disais donc, hélas, les nouvelles sont mauvaises. S’agissant de vous, évidemment. Sinon, pourquoi vous déranger ?

 

L’affaire est d’importance.

 

Un scélérat...