Handicap né
Le jour se lève. Une clairière qui débouche sur un chemin longé par des peupliers. Deux femmes : l’une jeune et vive, l’autre âgée et imposante. La plus jeune est presque nue tandis que l’autre est très emmitouflée sous d’impressionnantes couches de vêtements chauds qui lui donnent l’air engoncé. La jeune avance vers le chemin. La vieille la suit, essoufflée.
- Va-t-en vieille folle. Laisse-moi partir.
- Partir ? Pour aller où ? Nue et seule, tu ne peux pas m’échapper.
- Ah oui ? Tu crois ? Mais je te quitte, pourtant. Regarde. Tu me suis mais je m’en vais.
- Oui, c’est ce que tu crois. Pars et refoule-moi mais bien vite, je reviendrai. Prends ce chemin mais vois-tu toute la route ? Sais-tu qu’il y a peut-être des pierres rugueuses et dangereuses qui t’empêcheront d’avancer ?
- Non. Mais ce n’est pas grave. En m’affranchissant de toi, je découvrirai enfin de nouvelles choses. S’il y a des embûches, je saurai m’y adapter. Je le sens et même ton omniprésence ne saurait m’en empêcher.
- Es-tu certaine de pouvoir arriver à me semer et à mener très loin ton projet ?
- Bien évidemment. Je suis née pour le faire. Si je le veux vraiment, je le peux !
- La volonté ne suffit pas. Il faut le pouvoir. Avoir toutes les conditions requises pour que tu ne souffres pas au point d’être paralysée. Ta jeunesse insouciante ne saurait te préparer à l’avenir qui t’attend. Tu vas souffrir pour des tas de raisons. Est-ce indispensable quand rester auprès de moi et ne rien faire t’assure de demeurer dans cette vie que tu connais ?
- Et conserver, en somme, ce qui ne me rend ni heureuse ni malheureuse?
- Oui.
- Rester sur place et attendre, voilà ce que tu me proposes en guise de bonheur et d’avenir ?
- Oui. Tu sais, on peut très bien vivre sans se dépasser et avancer. Partir dans l’inconnu est source d’ennuis divers et variés. Les rencontres qu’elles soient bonnes ou mauvaises ne durent jamais vraiment, les paysages et les climats changent, t’obligeant à t’adapter, à modifier ta pensée, à aller de l’avant, toujours plus loin, toujours plus haut, toujours insatisfait. Que l’on reste ou que l’on avance c’est toujours vers le même lieu que l’on va. La mort est là qui t’attend. Non, crois-moi, ne pas bouger est la seule possibilité si tu veux te préserver et retarder l’échéance.
- Me préserver en attendant la mort ? C’est mourir avant l’heure et ne plus être ce que je suis.
- Non, c’est écouter ma raison, celle qui toujours te rattrapera. Pars. Sois ce que tu es. Mais sans cesse mes paroles te poursuivront. A chaque coin de rue, dans toutes les situations, qu’elles soient heureuses ou détestables, je serai cachée derrière toi, attendant le moment propice pour t’empêcher d’exploser et de libérer ton énergie créatrice. Plus tu avanceras en âge et en expériences et plus mes paroles te guideront, car née de l’instinct de conservation, je suis intimement liée à ce que tu es. Tandis que tes souffrances t’épuiseront, mes conseils, eux, te calmeront jusqu’à t’endormir dans une existence calme et sans vagues aucunes. Aujourd’hui je te mets en garde. J’essaie de t’empêcher de partir pour que tu évites les cris, les larmes et les angoisses. Demain, après avoir traversé tout cela, tu m’écouteras plus attentivement à chaque jour qui passe. Et dans quelques années, suivant ta force ou ta faiblesse, ce ne sera peut-être plus que moi qui te guiderai. Mes idées ne manqueront pas alors de te déposséder de ton essence sacrée, cette énergie que la vieillesse éteint au fil des déceptions et des désillusions. Crois-moi, il t’en faudra de la force pour lutter.
- Tes idées ? Ton envie de me déposséder de moi ? Mais qui es-tu pour être aussi sûr de cela ? Je suis l’énergie. Regarde mon corps fort et musclé. C’est moi la puissance de toute chose. Je suis le monde autour de toi. Tu ne parviendras jamais à tes fins. Je suis jeune et je sais avancer.
- Alors vas-y. Que fais-tu encore ici ? Mais patience et tu verras que ce que je te dis est vrai. Rares sont les êtres qui ne succombent pas. La preuve. Tu étais prête à partir. Et te voilà déjà en train de douter.
- Je ne doute pas. Je t’écoute.
- C’est un début. Tu vois, mon venin est déjà passé en toi. La paralysie n’est plus qu’une question de temps.
- On verra si ce que tu dis est vrai. En attendant, je m’en vais. Adieu
- Adieu ? Tu es jeune, en effet, pour croire à cela. A bientôt, crois-moi, est bien plus approprié car nous nous reverrons, à n’en pas douter.
- A bientôt, si tu y tiens. De toi, je ne crains rien. Tu es bien trop vieille pour me renverser.
C’est ainsi que la Vie se mit à avancer. Mais la Peur, derrière elle, silencieuse, persévérante et latente attendait patiemment ce jour où elle la précéderait. Alors, la première pierre vers la mort prématurée de la Vie serait indéniablement posée. A partir de cet instant, l’humain, ainsi manipulé par ses craintes, n’aurait plus qu’à lentement expirer.
Elodie TORRENTE
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A lire : Vous avez de la vaseline ? (Dialogue)










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Commentaires: 2
Marianne (MissMonde57) (jeudi, 10 décembre 2009 16:13)
Le nom que l'on donne à ce type de texte dans lequel on donne corps à des notions abstraites m'échappe, là, sur l'instant. Parabole ? Vraiment, je ne sais plus.
Quoi qu'il en soit, ton talent d'écri-pas-vaine s'est encore manifesté... pour mon plus grand plaisir. Merci, ma déesse :-*
cathy (lundi, 14 décembre 2009 22:20)
"rester sur place et attendre en guise de bonheur et d'avenir"......c'est ce que certains font.Moi, j'ai décidé de ne plus rester sur place mais ceux que l'on aime ne sont pas toujours prêt à nous suivre...paralysés, ils ne leur restent plus qu'à expirer!